Luys de Narváez – Los seys libros del Delphin (1538)
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Œuvre, source et édition Urtext
Los seys libros del Delphin, publié à Valladolid en 1538, occupe une place singulière dans l’histoire de la musique instrumentale de la Renaissance. Le titre lui-même renvoie à un programme humaniste, plutôt qu’à une simple désignation descriptive. La référence au Delphin (dauphin) évoque le mythe antique d’Arion, poète et musicien dont le chant attira les dauphins à son secours, symbole largement associé, dans la pensée renaissante, au pouvoir moral et transformateur de la musique. Par ce choix, Luys de Narváez inscrit son œuvre dans une tradition savante reliant pratique instrumentale, rhétorique et réflexion éthique.
Loin de constituer une simple anthologie, Los seys libros del Delphin présente un projet musical rigoureusement structuré, conçu par un compositeur formé à la polyphonie vocale et actif à la cour royale espagnole. Les six livres articulent une progression de genres et de techniques — fantaisies, intabulations, variations, romances et basses harmoniques — à travers laquelle Narváez explore les capacités expressives et structurelles de la vihuela, tout en formulant des règles explicites d’exécution relatives au compás, à la proportion, au tempo et au rapport entre voix et instrument.
L’édition moderne
La publication de Los seys libros del Delphin par Le Luth Doré propose une transcription savante de l’édition de 1538, premier livre de tablature instrumentale imprimé en Castille. Préparée par John Griffiths, musicologue et vihueliste, cette édition s’inscrit dans une démarche Urtext rigoureuse, fondée sur une méthodologie éditoriale explicite, attentive à la fois aux exigences de la préservation historique et aux besoins de l’exécution contemporaine.
En présentant la musique à la fois dans sa tablature italienne originale et dans une tablature française parallèle, l’édition offre un accès direct au seul corpus instrumental conservé d’un compositeur occupant une position centrale à la cour royale espagnole.
Méthodologie éditoriale
L’édition originale de Los seys libros del Delphin fut imprimée à Valladolid en 1538 par Diego Fernández de Córdoba. Si la qualité de cette impression est élevée et si les exemplaires conservés sont globalement bien préservés, le travail éditorial mené pour l’édition moderne repose sur une distinction fondamentale entre conservation historique et lisibilité instrumentale.
John Griffiths applique une méthodologie Urtext visant à restituer les intentions du compositeur, telles qu’elles apparaissent dans la source primaire, tout en identifiant un nombre limité de chiffres manifestement erronés. Ces interventions ne sont jamais silencieuses : elles sont documentées dans les notes de bas de page des pages de tablature, permettant au lecteur d’évaluer précisément la logique éditoriale appliquée au texte musical.
Les textes verbaux — prologue et poèmes dédicatoires — conservent leur orthographe originale, toute modernisation étant strictement limitée aux accents et à la capitalisation, conformément à l’usage castillan standard. Cette retenue éditoriale traduit un engagement constant en faveur de la transparence textuelle, garantissant que l’édition demeure un outil analytique fiable, et non une reconstruction interprétative.
L’éditeur : John Griffiths
John Griffiths est un chercheur, interprète et éditeur de renommée internationale, spécialisé dans la musique pour instruments à cordes pincées de la Renaissance, avec un intérêt particulier pour la vihuela, le luth et la polyphonie instrumentale ancienne. Professeur émérite de musicologie à l’Université de Melbourne, il joue depuis plusieurs décennies un rôle central dans l’étude des répertoires instrumentaux ibériques.
Ses travaux ont contribué de manière décisive à la compréhension moderne de la musique espagnole du XVIᵉ siècle, notamment à travers ses recherches sur les sources de vihuela, les systèmes de notation et le rapport entre voix et instrument. Parallèlement à son activité académique, John Griffiths est également interprète, une double compétence qui nourrit son approche éditoriale et fonde l’équilibre entre rigueur philologique et intelligence musicale pratique caractérisant cette édition.
Son engagement de longue date avec Los seys libros del Delphin permet à l’édition de rendre intelligible la logique interne des six livres, la fonction du compás et la pratique du chanter et jouer, sans superposer au texte des couches interprétatives étrangères à la source.
Lisibilité instrumentale et mise en page
La justification d’une nouvelle édition ne réside pas dans d’éventuelles lacunes de l’impression de 1538, mais dans la distinction entre fidélité historique et lisibilité instrumentale pour l’interprète contemporain. La gravure de la tablature, réalisée par Jean-Daniel Forget à l’aide du logiciel Fandango, a été conçue en fonction d’une lecture instrumentale prolongée.
Des paramètres tels que l’espacement des chiffres, l’alignement des voix et l’organisation visuelle globale sont traités comme des éléments influençant directement l’exécution musicale. Pour les instruments tenus — vihuela ou luth — la disposition de la page et l’anticipation des tours de page deviennent des facteurs musicaux déterminants. La mise en page de l’édition vise ainsi à réduire les interruptions et à favoriser la continuité du phrasé.
Structure interne et logique musicale
L’organisation des six livres reflète la formation polyphonique de Narváez et son engagement humaniste, exprimé dès le titre Delphin. Dans le prologue, Narváez définit le compás (tactus) comme la distance ou l’espace séparant une note de la suivante, établissant un cadre conceptuel gouvernant l’exécution de l’ensemble du volume.
L’édition conserve les indications de tempo de Narváez, notées au moyen de deux cercles : l’un signalant une allure plus rapide, l’autre une vitesse plus retenue, requise pour les passages comportant des consonances complexes ou des diminutions.
Le répertoire s’organise par genres :
• Fantaisies (Livres I & II) : quatorze œuvres imitatives, majoritairement polythématiques, articulées selon une logique d’exposition, de développement et de conclusion.
• Intabulations (Livre III) : adaptations de polyphonies vocales de Josquin, Gombert et Richafort, illustrant la maîtrise contrapuntique de Narváez.
• Variations (Livres IV, V & VI) : œuvres fondées sur des hymnes, romances, villancicos et basses harmoniques telles que Guárdame las vacas, comptant parmi les premières techniques de variation contrapuntique de la musique occidentale.
Intégration vocale et supplément
Le Livre V aborde la pratique du chanter et jouer, élément central de la conception narváezienne de l’interaction entre voix et instrument. Dans la tablature de vihuela, Narváez identifie la ligne vocale par des chiffres rouges, indiquant les notes destinées au chant plutôt qu’au jeu instrumental.
Le Supplément de l’édition éclaire cette pratique en fournissant les lignes vocales en notation sur portée, accompagnées des textes complets des romances, souvent omis en 1538 car connus de mémoire. Dans la troisième variation de Si tantos halcones, Narváez précise explicitement que la partie vocale ne doit pas être doublée à l’instrument, sous peine de produire des consonances techniquement impraticables — indication précieuse sur les conventions d’exécution du XVIᵉ siècle.
La stratégie de la double notation
La musique est ici présentée selon le système de tablature italienne tel qu’il apparaît dans Los seys libros del Delphin (Valladolid, 1538), conformément aux usages de la vihuela espagnole du XVIᵉ siècle. Cette notation numérique, propre au contexte ibérique, constitue la forme première et autoritative sous laquelle Luys de Narváez a conçu et transmis son œuvre.
La conservation intégrale de ce système répond à une exigence philologique fondamentale : restituer la musique dans son langage notationnel originel, sans normalisation ni adaptation implicite. Elle permet d’accéder directement aux choix graphiques, structurels et conceptuels du compositeur, notamment dans le traitement du compás, des proportions rythmiques et des relations entre voix et instrument.
Cette tablature originale n’est donc pas envisagée comme un simple document historique, mais comme une source musicale active, indispensable à la compréhension du projet esthétique et intellectuel de Narváez, et à toute lecture informée de son œuvre dans le cadre de la Renaissance espagnole.
L’introduction d’une tablature française répond à la diffusion historique documentée de la musique de Narváez hors d’Espagne, dès le milieu du XVIᵉ siècle. À partir de 1546, des imprimeurs des Pays-Bas méridionaux, au premier rang desquels Pierre Phalèse à Louvain, publient des œuvres du compositeur en notation alphabétique, destinée à des musiciens familiers de la tradition luthistique continentale.
La présence de cette tablature française ne constitue ni une modernisation ni une concession aux pratiques contemporaines, mais une traduction notationnelle historiquement attestée, conforme aux usages de circulation du répertoire à la Renaissance. Elle reflète la manière dont cette musique a été lue, jouée et transmise dans des contextes culturels distincts, sans altération de son contenu musical.
En proposant les deux systèmes sur des pages distinctes mais strictement équivalentes, l’édition supprime les barrières de lecture pour les luthistes et guitaristes modernes formés à la tablature française, tout en maintenant un rapport direct à la source. Cette double notation vise ainsi à concilier fidélité historique et lisibilité instrumentale, sans hiérarchie ni interprétation ajoutée.
En plus d’être une anthologie majeure du répertoire pour vihuela, cette publication a une forte dimension pédagogique. Elle contient des explications claires sur la lecture de la tablature et des conseils d’interprétation, initialement destinés aux musiciens du XVIᵉ siècle et désormais traduits en anglais moderne.
La mise en page mérite également d’être saluée : le nombre de changements de page a été réduit au minimum pour faciliter l’interprétation. Enfin, un aspect remarquable de cette édition consacrée au répertoire de la vihuela est la présentation des pièces complètes en deux notations différentes, imprimées sur des pages distinctes. Je recommande vivement cette édition à tous ceux qui hésitent à explorer ce répertoire à cause de la notation en tablature numérique.
Des éditions pensées comme des instruments de connaissance
Ce volume est désormais disponible à la vente. Il s’adresse aux luthistes, chercheurs et institutions à la recherche d’une édition Urtext fiable, conçue comme un outil de travail durable, alliant rigueur philologique, lisibilité instrumentale et qualité matérielle, dans le respect des sources et des pratiques historiques.
Los Seys Libros del Delphin
Luys de Narváez (c.1505–1552)
103,95 €
Les éditions Urtext du Luth Doré ne sont pas conçues comme de simples supports de lecture, mais comme de véritables instruments de travail, destinés à accompagner durablement la pratique musicale et la recherche.
Chaque volume repose sur une étude philologique rigoureuse des sources, menée dans une perspective strictement documentaire. Les choix éditoriaux ne visent ni la modernisation ni la simplification, mais la restitution fidèle des systèmes notationnels, des structures musicales et des cadres théoriques propres aux œuvres. L’édition cherche ainsi à rendre lisible la pensée musicale sans jamais s’y substituer.
Cette exigence se prolonge dans la gravure musicale et la mise en page instrumentale, conçues pour une lecture fluide à l’instrument. Organisation des systèmes, gestion des tournures de page, hiérarchie visuelle et continuité du phrasé sont pensées comme des éléments à part entière du discours éditorial, au service de l’interprète comme de l’analyste.
L’attention portée au contenu trouve son prolongement naturel dans la fabrication matérielle des volumes. Les éditions du Luth Doré se distinguent par des finitions haut de gamme, choisies non comme ornements, mais comme marqueurs de durabilité et de cohérence avec le projet éditorial : couvertures rigides, papier épais et opaque, gaufrage, dorures à chaud, et vernis sélectif viennent structurer l’objet-livre, renforcer sa lisibilité visuelle et affirmer son statut de référence.
Ces choix techniques et esthétiques participent d’une même logique : faire de chaque volume une édition de long terme, conçue pour résister à un usage intensif, et pour inscrire les œuvres dans une matérialité à la hauteur de leur importance historique et musicale.
Entre source et lecture vivante
L’édition Urtext proposée ici n’est pas une reproduction de l’impression de 1538, mais une restitution savante respectant la notation, la typographie et le cadre théorique de Los seys libros del Delphin. Par le travail éditorial de John Griffiths et la gravure soignée de Jean-Daniel Forget, cette édition concilie une méthodologie Urtext rigoureuse et minimaliste avec une mise en page pensée pour une lecture fluide à l’instrument.
Elle rend ainsi la complexité musicale et structurelle de l’œuvre accessible à la fois à l’analyse musicologique et à la pratique interprétative, sans jamais compromettre l’intégrité de la source ni altérer les principes qui gouvernent son langage musical.